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ENTREVUE AVEC FERNAND FOISY Secrétaire général du Conseil central des syndicats nationaux de Montréal de 1968 à 1974 aux côtés de Michel Chartrand. 1er juin 2011 Par Réal NOËL - Bonjour M. Foisy, débutons rapidement par la question principale : « Comment pouvez-vous nous expliquer le 2e Front » ? - Le 2e Front, en fin de compte, ça serait une 2e façon dont les syndiqués disposent pour aider tous ceux qui sont non-syndiqués. C’est-à-dire que les syndiqués qui sont plus privilégiés peuvent aider les autres travailleurs qui le sont moins. Particulièrement ceux qui font partie de groupes communautaires, populaires ou de pression. Entre autres, moi, ce qui me vient à l’idée, tu vois en 1968, Michel Chartrand est élu président du conseil central de Montréal. Ça, c’est en décembre 1968, et l’année suivante, il va être réélu par le congrès même si l’exécutif de la CSN a essayé de le faire battre. Y’ont dit « Non, non, non, pas de Chartrand là-dedans, ça va être le bordel ! ». Y’ont eu raison, ç’a été le bordel, mais un beau bordel, mais en tout cas. Chartrand a dit « le 2e front est là. Alors on va l’appliquer. » C’est là qu’on a fourré un peu la CSN, y pensaient jamais qu’on l’appliquerait aussi vite et le premier groupe qui est entré en communication avec nous-autres, ç’a été les associations de locataires. Les associations de locataires étaient dispersées un peu partout à Montréal et il y avait un dénommé Pierre Jauvin qui travaillait avec eux autres, je me rappelle très bien. Un gars dévoué. Lui, il ne faisait que ça : pas marié, pas d’enfant, il faisait ça 24 heures par jour, 10 jours par semaine que pour les locataires. Tellement qu’à un moment donné on s’est dit, au conseil central, on va trouver de l’argent pour y payer un salaire pis il est venu travailler au conseil central. Lui, il avait ses ramifications avec tous les groupes de locataires et on les a aidés. On pouvait pas leur donner de l’argent, on avait un budget, quand même. Sauf que ce qu’on pouvait faire, c’était de faire imprimer leurs choses, leur fournir le papier ; ils pouvaient venir au bureau, on leur prêtait nos téléphones. C’est en leur compagnie qu’on a fait changer la date de déménagement, qui était le 1er mai dans le temps, pour le 1er juillet. On disait « le 1er mai, c’est de la folie, les enfants sont encore à l’école, ils préparent leur examens et bang ! ils changent d’école. » C’était complètement fou. En même temps, on a fait faire et adopter par le gouvernement le bail type qu’on trouve aujourd’hui, ça existait pas avant, c’était une très grande victoire.
- Est-ce qu’il y avait une grande mobilisation ? - Tous les comités de citoyens qu’il y avait un peu partout, je me souviens de Saint-Henri, de la clinique Saint-Jacques entre autres qui s’occupait des gars qui avaient des problèmes de drogues, déjà ils commençaient à leur fournir des seringues à l’époque. Fournir des seringues en ‘69, c’était pas évident. Après ça, on a aidé les groupes de travailleurs, les groupes politiques, on a aidé le comité Québec-Chili quand Allende s’est fait « suicider », comme je dis, en 1973. On a fondé le comité Québec-Palestine, Chartrand a été l’un des premiers à faire des campagnes publiques pour faire connaître c’était quoi la Palestine et ses problèmes. Après ça, on a aidé des groupes comme le mouvement de libération du taxi : c’était tous des gars de gauche évidemment, ç’a marché pas mal fort. En gros, le mouvement syndical aidait les gens et les groupes populaires qui étaient sans moyens ou avec très peu de moyens. On a aidé les gens qui ont mis sur pied les comités de revendication du salaire minimum. Je me souviens du cas des serveuses, une petite anecdote qui va te faire comprendre le climat. Elles nous racontaient que le boss était obligé de leur payer un salaire minimum, alors le vendredi quand arrivait le chèque de paye, le patron disait à la fille « endosse-le et je vais te le changer ». Il gardait le chèque et il disait à la fille, « arrange-toi comme tu voudras. J’ai respecté la loi, j’ai payé le salaire minimum. » Ensuite, il y avait aussi l’éducation sociale, économique et politique qui se faisait. Ça a donné lieu à la fondation du FRAP, le front d’action politique. Comme je disais, on pouvait pas leur donner de l’argent mais on avait loué un 2e étage qui était très grand, qu’on avait subdivisé en bureaux avec le service de téléphone, l’imprimante… On fournissait ça gratuitement aux groupes, ils avaient donc une place pour se rencontrer et s’organiser. C’était ça, le 2e front. - Y a-t-il toujours un 2e front à la CSN aujourd’hui ? - Je pense qu’ils ont l’intention de revenir avec le 2e front ; dans les hautes instances, ils avaient peur des groupes populaires. L’histoire se répète continuellement, on repart à zéro. Les jeunes veulent aller plus loin et c’est correct, moi quand j’étais jeune, les vieux, je les trouvais vieux en criss. Mais que j’en voie pas un me traiter de vieux criss ! Faut qu’un moment donné on réalise qu’on est tous dans la même classe, t’as beau avoir le salaire, te penser dans la classe moyenne, t’iras pas rejoindre l’autre en-haut ! Ton ami normal là, c’est celui d’en bas. Les groupes populaires, ceux qui sont pas syndiqués, qui n’ont pas d’avantages, qui n’ont pas de vacances, qui n’ont pas de journées maladie, etc. Ces gens là, c’est des travailleurs, la classe ouvrière, faut pas le dire trop fort, ça fait communiste mais c’est ça pareil. - On le sait, le vocabulaire, ils ont tirés dessus à la mitraillette, y’a des mots que tu ne peux plus dire sans avoir toute la connotation qui te revient dans la face. - L’indépendance, y’appellent ça la souveraineté, y me font chier sérieux, lâche-moi la souveraineté, je suis indépendantiste, un point c’est tout. Faut pas dire ça, ça fait séparatiste. Correct, on va parler des non-voyants et des malentendants. Ça fait dur, je pense qu’il y a du monde payé pour trouver des mots comme ça. - Ah pis y sont ben payés en plus, j’imagine ! - Y s’amusent, toutes sortes de mots pour être sûrs qu’on comprend rien quand y te parlent, la langue de bois, là. - Au niveau politique, on sait qu’à l’époque, le FRAP à Montréal, ça brassait pas mal. - Au niveau politique, on a commencé avec la langue, l’unilinguisme au travail. Il est anormal qu’un ouvrier soit obligé de parler l’anglais pour gagner sa vie. Si le boss parlait anglais, tout le monde parlait anglais. Alors ça, l’unilinguisme français, on avait présenté ça à la CSN et Marcel Pépin était contre, contre, contre. Il est encore fédéraliste, one Canada uni pis tout ça là. Et on a amené ça au conseil confédéral, le conseil confédéral c’est l’instance suprême entre les congrès de la CSN. Je pense qu’on a eu une affaire comme 75% du vote. C’était quasiment un vote de non-confiance à Marcel Pépin. Alors on a commencé par l’unilinguisme français, après ça, on a décidé d’appuyer l’indépendance du Québec au conseil central, fallait le faire. C’est Pierre Vadeboncoeur qui nous avait rédigé une belle résolution. On l’a fait adopter au conseil central. Regarde en ‘70, le manifeste du FLQ qui parlait de la classe ouvrière avant la loi des mesures de guerre, on l’a amené au conseil central et on l’a fait adopter. Y’en a certains qui aimaient pas ça… - C’était quoi la moyenne d’âge à l’époque à la CSN ? - Moi j’avais 30 ans à ce moment-là et j’étais parmi les vieux, les gars qui travaillaient avec moi avaient entre 20 et 25 ans. - On trouve des photos de l’époque avec des salles bondées, c’était aussi facile de mobiliser les gens ? - On avait du monde parce que Chartrand était là, la vedette était là. Au conseil central, on avait des assemblées de 10-15 personnes avant que Chartrand arrive. Après, on était au moins 200 et on allait souvent jusqu’à 400 personnes. Y’attirait du monde, c’était incroyable, on faisait de l’éducation politique en même temps. Y’en avait de tous les groupes : les gauchistes, les marxistes, les léninistes, toute la crisse de gang. C’était de l’éducation politique par l’action. - En-dehors des congrès, de quelle façon, faisiez-vous ça, la promotion de l’éducation politique ? - On organisait des cours les fins de semaines, surtout les samedis. Faut que tu commences à la base. Un moment donné, pour rendre ça plus intéressant, on faisait ça chez Chartrand, il avait une maison sur les bords du Richelieu et surtout un très grand terrain. On avait dit : « Les gars, pour pas que vous vous fassiez engueuler par vos femmes, vous allez les amener avec vos enfants. » Pendant que les femmes jasaient et que les enfants s’amusaient, on s’occupait à donner les cours de base, secrétaire, trésorier, agent de grief, les gars apprenaient des affaires pis à midi, tout le monde se réunissait aux tables à pique-nique, prenait une bière pis aweille donc. Ça allait bien, on a formé beaucoup de militants avec les cours de base. Je donnais ensuite des cours pour organiser un budget, pas venir fou avec ça mais arriver avec ta paye, prévoir ton compte d’électricité, ton chauffage, ton loyer, etc. Ça donnait des bons coups de mains. Avec le temps au conseil central, on avait réussi une chose, on avait réussi à se débarrasser de la peur. Chartrand nous avait enseigné, y disait « écoute, le pire qui peut nous arriver, c’est que la police arrive pis qu’à nous mette en prison. Pis après ? Y’a pas un procès qui va tenir. » On avait développé ça, on avait pu peur d’avoir peur. - Mais qu’est-ce qui a fait perdre cette étincelle-là ? - La sécurité. Je vais te donner comme exemple, en ‘70 ou ‘71, il y a eu l’UQAM qui a été fondée. Les jeunes professeurs qui arrivaient avaient eu de la misère à rentrer dans les grandes universités. Et là, ils arrivaient dans un nouveau monde de l’éducation, c’était tous des jeunes batailleurs de gauche au boutte. Alors, il se formait des syndicats partout et ils étaient militants, sacrament ! Aujourd’hui, tous ces gars sont à leur retraite et ceux qui sont là attendent leur fond de pension; on a trop bien réussi à leur donner de bonnes conditions de travail. - D’après vous, doit-on vraiment se rendre au pied du mur pour mieux redécoller ? - Pas nécessairement. Moi, je prétends que c’est l’éducation politique. L’éducation dans une société, que ce soit syndicaliste, politique ou académique, c’est la base même. Quand à l’école on t’enseignera c’est quoi le capitalisme pour vrai pis c’est quoi le socialisme pour vrai, et les partis politiques, qu’est-ce que c’est et qu’est-ce qui les nourrira ces partis-là, ben là les jeunes qui vont sortir de l’école vont savoir des affaires, tu pourras pu leur passer des couleuvres. Mais va demander au gouvernement de donner des cours comme ça. Les batailles, la réforme des lois sociales au Québec, c’est-tu les banques pis les chambres de commerce qui ont fait ça ? Qui a fait ça ? Le mouvement syndical, parce qu’il est organisé pis qu’il a de l’argent et les groupes de pression, c’est tout. Le chômage, c’est comme ça que ç’a commencé, c’est les groupes de pression. Les autres disaient « ben voyons donc, ç’a pas de bon sang ! On peut pas donner de l’argent à quelqu’un qui travaille pas ». Mais oui mais criss, ton cheval quand il est à l’écurie pis qu’y travaille pas, tu y donnes à manger pareil calice ! - Selon vous, si on compare les situations entre 1968 et 2011, c’est mieux ou c’est pire ? - D’après moi, on recule. La même bataille sur le français, on la menait en 1969, entre autres. - L’organisation d’un 2e front redevient donc un choix de prédilection pour répondre de façon élargie aux affronts gouvernementaux. Merci M. Foisy. |














